Celles qui se taisent Bénédicte Rousset

Editions La Trace

30 décembre 1984, une disparition à la morgue de l’hôpital. Rien ne doit filtrer, l’établissement est mal classé, il ne doit pas sombrer.

Avant cette nuit fatidique, dans un village du Vaucluse, trois maisons, trois foyers totalement différents.

Caroline Litovski élève seule ses trois enfants, elle loue une petite ferme délabrée car elle peut y faire un potager et avoir une basse-cour. Cela lui permet de payer avec de la volaille et des légumes une nounou lorsqu’elle part faire des ménages pour survivre.

C’est une femme qui du fait de son histoire familiale se sent déclassée.

Depuis le départ du père de ses enfants, la vie est devenue extrêmement difficile, Elle avance sans se plaindre, avec la dignité d’une jeune femme qui fait face.

« Les mêmes mèches folles qu’elle tente de discipliner dans une demi-queue, la même étincelle dans les yeux, les mêmes épaules, aux contours osseux, carrés, la même odeur ; tout est là, intact, et le temps, au lieu d’abîmer cette femme que la vie n’épargne pas, l’épanouit. »

Les ménages, elle les fait principalement dans la maison des Saint-Germain, demeure qui a vu vivre trois générations. Rodolphe le mari est toujours loin car officier de marine ; Augusta a déjà une fille Cécile. Elle attend un second enfant. Augusta se montre affable avec Caroline, à l’heure du thé, elles le prennent ensemble. Une amitié ?

Augusta a un leitmotiv « On ne se met pas en travers de ma route. »

Avec la naissance de son fils Jean, elle va s’investir dans la vie communautaire, elle a besoin d’exister, d’être vue.

Elle aime tirer les fils de ses marionnettes c’est-à-dire, mari, enfants et employés…

« Elle ressemble davantage à une businesswoman qu’à une mère au foyer rentière et femme de militaire. »

Son fils la verra ainsi : « superficielle et secrète, loin de la femme épanouie qu’elle aurait pu devenir. »

Un troisième foyer, celui des Cadoret, Brieuc et Soizic viennent de Bretagne. Au début, Augusta se rapproche d’eux et fait étalage de sa vie aisée. Puis le couple se séparera et Augusta les déclarera persona non grata. Est-ce parce qu’ils divorcent ?

Quelques mois après la naissance de Jean, que se passe-t-il entre Caroline et Augusta ?

C’est la fracture, Caroline part avec ses enfants pour devenir décoratrice d’intérieur.

Mais la vie n’en a pas fini avec elles.

Les lecteurs vont vivre dix-huit années intenses de ces vies parallèles. Quel secret va exploser et faire voler en éclats la façade de ses trois foyers ?

La construction du roman vous rendra addictif, vous oscillerez en permanence entre l’envie de tourner les pages vite pour savoir et l’envie de vous arrêtez pour prolonger le plaisir de cette lecture.

C’est un roman qui par l’écriture a la beauté des Classiques, Balzac s’est-il égaré dans le Vaucluse ?

Les portraits sont ciselés physiquement et psychologiquement, il y a une justesse dans les sentiments exprimés et dans la gestuelle de chacun des protagonistes.

L’auteur y imprime une souplesse qui forge une trame qui nous rappelle les années fondatrices d’une vie, il y a une intemporalité et une pérennité dans ce qui construit chacun de nous.

L’auteur ne joue pas sur le terrain de la surenchère, elle est fine mouche et vous délivre quelques bribes qui pourraient vous mettre sur la piste du secret, mais en fait elle vous illusionne jusqu’au bout.

Une belle démonstration des dégâts du silence sur les vies, car les forts et les faibles sont à égalité dans le travail de sape des choses tues.

« Le vrai basculement, se produit le jour où l’on fait connaissance avec quelqu’un qui partage notre vie depuis toujours. »

©Chantal Lafon

Nos corps étrangers Carine Joaquim

Editions La Manufacture de livres

Stéphane, Elisabeth et Maëva, petite famille parisienne, déménagent afin de reconstruire.

Maëva adolescente voit ce déménagement comme un exil de sa petite vie. Evidemment que son nouveau collège est un collège de M…. Et ses nouveaux camarades de classe des péquenots.

Cependant deux d’entre eux vont retenir son attention Richie et Maxence.

Stéphane, lui entame la vie d’un banlieusard avec ses trajets en RER.

Elisabeth doit enfin pouvoir apprécier sa nouvelle liberté et commencer à peindre dans cet atelier qui est bien à elle.

« Le gentil mari. L’épouse digne. La jolie petite fille bien coiffée qui racontait, ses journées d’école en se persuadant que ça intéressait vraiment quelqu’un. Et en coulisses, ça dégueulait dans la nuit, ça pleurait sous la couette, ça fuyait de tous les côtés. Rien n’avait plus jamais été étanche. »

Cette situation pourrait paraître bien ordinaire, et l’écriture de l’auteur nous conforterait dans ce sentiment avec une douceur narrative qui nous entraîne vers des contrées plus glauques que les apparences.

C’est Maëva qui va dégoupiller la grenade explosive, car si elle tombe amoureuse de Ritchie un colosse qui a l’air d’un adulte et non d’un ado comme elle en connait, elle va s’attacher à humilier Maxence atteint du syndrome de Gilles de la Tourette avec la cruauté et l’envergure que permettent les réseaux sociaux.

Malgré ce changement de cadre c’est une famille en déliquescence et Elisabeth a le même rôle de potiche. Comme si elle n’existait que par son statut d’épouse et de mère.

Le fait qu’elle ait dans cette nouvelle maison un atelier pour peindre a fait surgir dans mon esprit l’image de l’os à ronger donné au gentil toutou…

Carine Joachim a construit un drame tel un ciel d’orage, qui commence à moutonner dans un ciel clair, puis les nuages prennent des tons de gris, tout en nuances, puis il fait sombre en pleine journée. Les oiseaux se sont enfuis, la nature est tendue, le ciel se déchire, l’orage éclate, les vagues déferlent en une violence que l’esprit a du mal à imaginer.

Les éléments frappent encore et encore avant d’engloutir tout sur son passage inexorablement.

Un premier roman maîtrisé, qui raconte les mécanismes d’un couple qui contrairement à celui d’une montre n’est pas une science exacte.

Dans ce livre à travers une famille ordinaire il y a l’ordre du monde qui va mal.

Avec minutie l’auteur analyse ce qui constitue un couple et une famille. Si l’ossature est là mais pas la chair il ne s’agit que d’un squelette. Quand un couple va à la dérive doit-on recoller les morceaux ?

Après cette lecture vous me direz non.

J’ai été surprise par le tour que prenait cette histoire et c’est tellement rare.

Merci à Françoise Fernandes Lecteurs.com de m’avoir permis de découvrir ce livre.

Un roman en lice pour le Prix Orange.

©Chantal Lafon

Le regard d’un père Laurent Bonneau

 BD Editions Des ronds dans l’O

Regard, un beau mot, mouvement des yeux qui assimile ce qu’il voit, qui imprime au fond de l’être les images et leurs émotions. Je me suis toujours interrogée sur le pourquoi les maladies neurodégénératives effacent le regard de l’être atteint, il y a l’explication scientifique, mais…

Laurent Bonneau qui a fait du regard un métier, s’exprime avec son art sur Le regard d’un père, le sien et celui qu’il devient.

Regard qui se promène, il peut scruter ou effleurer, s’attarder ou se détourner, par le regard il y a existence.

Laurent Bonneau trace à grands traits des paysages colorés, ceux de l’enfance et de la liberté de l’innocence.

Innocence que nous perdons trop vite et qu’ensuite nous cherchons ou bien est-ce elle qui nous rattrape quand nous sommes, enfin, ancrés dans notre présent.

Couleurs et odeurs, un vélo et le nez au vent, vivre sa journée. La renouveler comme une promesse de vie, une introspection de ce qui construit l’homme en devenir.

« Nous naissons

Nous avons nos parents

Qui pour nous ne sont

Que de vivants monuments

Nous rêvons leur aura

Nous rêvons notre vie

Nous rêvons nos enfants

Nous nous rêvons parents

Nos enfants naissent

Nous ont comme parents

Pour eux nous ne sommes

Que des repères, des piliers

Qui donnent sans compter

Nous les aimons enfants

Puis nous les rêvons grands

Indépendants

Nous renaissons »

Ces mots comme antienne de la vie, immuables.

Il y a urgence à dire les choses quand il est encore temps, du vivant des êtres.

Devenir parent nous renvoie, comme un boomerang, les non-dits de notre histoire.

Laurent Bonneau entremêle avec subtilité ces émotions qui émergent, affleurent encore et encore en une ronde inépuisée.

Des couleurs qui éclatent car la vie au quotidien nous dit l’urgence de faire, des jours qui n’ont pas assez d’heures, l’enfance et ses paysages qui sont nos traces, le passé celui de nos parents, génération qui dit peu ou tard, qui a subi et s’est plutôt bien construit. Parfois ne pas avoir les mots ce n’est pas ne pas éprouver, c’est aussi ne pas vouloir encombrer ses enfants de sa propre existence alors que lui doit construire la sienne. Mais la vie est une belle chaîne faite de maillons, qui finalement peu ou prou se transmettent.

Il y a une force inouïe dans ces dessins, des émotions transmises par des couleurs fluctuantes, qui nous amarrent au temps.

Laurent Bonneau a un talent fou pour nous raconter « son » histoire intime et faire que nous lecteurs nous entamions le voyage de notre intimité.

Nos images se superposent aux siennes, nos émotions sont là, très fortes parce que nos parents n’y sont plus, et que nous n’avons pas cet art d’imprimer cette vie dans un album.

Se souvenir !

« Devenir parent est le plus grand des miroirs. »

Quelle merveilleuse conclusion ouverte.

Merci à Masse Critique Babelio et aux éditions Des ronds dans l’O, pour ce sublime cadeau.

©Chantal Lafon

Catherine Pierre Bergounioux

Editions Folio

« L’existence est soumise à l’inlassable travail du temps. »

C’est beau, vous ne trouvez pas et très juste.

Dans son premier livre Pierre Bergounioux trace son histoire d’une plume fine et d’une richesse stylistique qui nous revigorent, nous lecteurs, amoureux de cette belle langue française. Il fait partie du trio : Pierre Michon, Marie-Hélène Lafon et Pierre Bergounioux, qui nous raconte la vie, avec des mots choisis, polis par leur savoir-faire et c’est passionnant.

J’ai adoré la subtilité de nommé le narrateur par IL et de temps à autre par JE.

IL a perdu son amour Catherine.

« A dix ans de distance, c’était un double étonnement : infiniment tendre, émerveillé, irrévocable, que contre toute espérance elle ait consenti à devenir sa femme, sans effroi ni calcul ; et sombre, insupportable que dix ans aient passé de la sorte, dans ce parfait apaisement, pendant lesquels, chaque jour, sans s’en rendre compte, il avait commis la faute intime, impardonnable. »

IL a perdu son JE, il pensait qu’il lui suffisait d’être.

« JE considérais, au fond, que c’était tout lui donner que la dépendance dernière où j’étais vis-à-vis d’elle. »

IL a demandé sa mutation dans l’urgence, le lendemain de la rupture, pour la Corrèze où il a hérité une maison de son oncle.

Loin de son malheur, dans un cadre où la nature l’accueillera, lui la bête blessée.

IL est dans une situation d’inconfort extrême, tout son être le crie.

Chaque jour, IL doit « seul appareiller pour une journée sans havre. »

IL commence à s’approprier l’environnement, l’intendance d’une maison est une donnée quasi-inconnue pour lui, mais dans cet antre, IL peut s’adonner à sa passion de l’entomologie et IL cherche réconfort dans la lecture de l’œuvre de Flaubert, celui d’avant Emma.

IL doit conquérir son juste rapport au monde et à la vie sociale car jusque-là, cela se faisait naturellement par le truchement de Catherine.

C’est ainsi qu’un pas après l’autre IL prend conscience que le monde tourne sans lui et que lui doit trouver voire prouver son existence par lui-même.

Le désordre de la maison et sa façon de se nourrir fait sourire. Mais la scène de sa première rencontre avec ses voisins est hilarante, tant IL est en décalage et pour des roublards une proie en apparence facile.

Mais cet intellectuel n’a pas oublié ses racines paysannes, elles seraient une ancre dans son désert. IL le prouvera.

A la campagne, contrairement à ce que l’on dit, il y a de l’action.

La preuve une véritable chasse à l’homme dont je vous laisse découvrir l’enjeu.

L’auteur nous offre un voyage entre le subjectif et l’objectif accessible à chacun.

Un pèlerinage comme interrogation existentielle, phrase après phrase.

IL devient JE car il va inexorablement vers l’apaisement.

IL a compris qu’IL ne pouvait vivre de papier imprimé, qu’IL devait acquérir un savoir-faire pour arriver à pouvoir-faire afin de savoir-être.

Remettre sa vie entre ses mains.

Entre ces turbulences, il enseigne à des gamins de onze ans, auxquels un lendemain d’agapes avec ses voisins qui ont été plutôt troubles, il donne un devoir de deux heures qui a pour sujet « Moi ».

Il prend conscience du désarroi de sa classe, et leur donne des explications qui vous réjouiront car le savoir-faire est là, une leçon de philosophie.

Si le ciel lui est tombé sur la tête, il finit par voir le ciel par-dessus les toits. Mais je ne vous dirai pas s’il finit par reconquérir Catherine, omniprésente sans que vous en sachiez plus sur elle.

« La fuite légère, saccadée, du temps qui lui était encore accordé lui semblait tangible. C’est cela le bien suprême, le pur écoulement. Encore faut-il être quelqu’un ou quelque chose pour en profiter. »

©Chantal Lafon

La rumba du chat Philippe Geluck

Editions Casterman

Comme le chante si bien Alain Souchon, dans ce vingt-deuxième album :

« Y a de la rumba dans l’air
Le smoking de travers
Je te suis pas dans cette galère
Ta vie tu peux pas la refaire
Tu cherches des morceaux d’hier pépères
Dans des gravats d’avant-guerre
Le Casino c’est qu’un tas de pierres
Ta vie tu peux pas la refaire. »

Impossible de faire l’impasse sur cet air que j’aime tant.

Il n’y a pas d’essoufflement, le lecteur connait le procédé mais il se fait avoie à chaque fois avec délectation sans lassitude.

Premier éclat de rire :

« Quand la gauche est au pourvoir, les militaires qui défilent sont obligés de faire gauche, droite, gauche, droite….

Quand c’est la droite qui dirige le pays, ils font droite, gauch’, droite, gauch’…

C’est pour ça que ce n’est jamais le centre qui gouverne. Les soldats devraient sauter en avant, les pieds joints, comme les kangourous. »

Geluck fait de son chat, un fin critique contemporain.

C’est un miroir qui nous est tendu et il aborde des sujets graves (migration, intégrisme religieux, réchauffement climatique et #Metoo…) il nous fait rire, mais pas bêtement, car son humour déclenche une réflexion immédiate, loin des infos formatées qui nous affligent chaque jour.

« Ah ! cette fois ça y est ! Ma femme a arrêté de fumer. Ils devraient m’apportaient l’urne dans quelques minutes. »

Il y a la formule hilarante, mais aussi une finesse proportionnellement inversée au dessin du chat qui est fait de traits simples et appuyés sur une forme bien ronde.

Avec la plupart des dessins, le lecteur rit, réfléchit mais se positionne aussi.

« Quand un pauvre vole un riche, ça s’appelle un délit. Quand les riches volent les pauvres, ça s’appelle un système économique. »

Et je chante, chante :

« « Y a de la rumba dans l’air
Le smoking de travers
Je te suis pas dans cette galère
Ta vie tu peux pas la refaire
Tu cherches des morceaux d’hier pépères
Dans des gravats d’avant-guerre
Le Casino c’est qu’un tas de pierres
Ta vie tu peux pas la refaire. »

©Chantal Lafon

Manhattan Marilyn Philippe Laguerre

Editions Critic

Vous êtes dans les coulisses du Madison Square Garden le 19 mai 1962, et vous admirez la sensualité de Marilyn susurrant son Happy Birthday Mister President. En lisant ce prologue vous y êtes vraiment, partagé entre l’admiration et la prémonition de vous dire que Marilyn et la famille Kennedy ce n’est pas une belle rencontre.

Le lecteur fait un bond d’un demi-siècle plus tard pour se retrouver au milieu d’une foule de manifestants. Occupons Wall Street envahit le Parc Zucotti, une femme est parmi eux c’est Kristin Arroyo, ancienne marine en Irak, libre pour non-renouvellement de son contrat après dix ans. Pure New Yorkaise malgré ses origines hispaniques, elle se cherche une nouvelle vie, seule, ses parents sont morts dans un accident, elle occupe l’ancien logement de son grand-père, qu’elle n’a pas connu.

Dans cette foule de manifestants, elle est abordée par Nathan Stewart, photographe.

Il lui propose un contrat pour des photos d’elle en manifestante, après quelques hésitations elle accepte.

Nathan veut monter une exposition avec ses photos, il lui demande de passer à la galerie pour en discuter.

En rentrant chez elle, elle se replonge dans la caisse de souvenirs de son grand-père et découvre des clichés qu’elle décide de présenter à Nathan.

Quelle n’est pas sa surprise de découvrir que son grand-père Edward Pyle était un photographe célèbre et respecté. Nathan est subjugué par ces photos représentant Marilyn.

L’idée folle lui vient de modifier son expo en mêlant ces anciens clichés et les clichés des manifestations où Kristin est en vedette.

« Vous vous méprenez complètement ! Et s’il vous plaît, arrêter de vous dénigrer et laissez-moi argumenter. Vous possédez deux personnalités totalement différente… mais qui se rejoignent. Je m’explique : vous êtes deux rebelles qui se battent contre le système. Et aussi, deux amoureuses de New-York. »

Kristin se laisse convaincre et Nathan lui présente Michael un milliardaire (à l’opposé des idées de Kristin) membre éminent de la fondation Marilyn Monroe,  prêt à payer très cher ces clichés. Argent qui irait à la cause Occupons Wall Street, ce qui permettrait au mouvement d’avoir les moyens de ses actions.

Mais rien ne se passe comme prévu, l’exposition est une réussite malgré une scène qui ressemble bien à la rebelle Kristin.

Pour tout dire, après l’exposition, l’univers de Kristin explose, elle est pourtant « habituée » à la barbarie, mais là cela dépasse l’entendement, et elle ne sait pas contre quoi elle doit se battre. Mais elle doit sauver sa peau.

Elle qui se cherchait une raison de vivre, elle risque la surdose. 

Par la magie de l’écriture Philippe Laguerre a construit son cadre, comme un photographe aguerrit, sachant faire un gros plan sur un visage dans la foule, celui-ci happant le regard mais sans faire oublier pour autant ce qui entoure le gros plan et par contraste va révéler des détails qui ont leur importance.

Ici le gros plan qui happe le lecteur c’est évidemment Kristin, mais se dessine New-York, comme si vous y étiez et c’est totalement bluffant, Nathan et les autres sont mis en lumière tour à tour.

L’auteur a étudié son sujet et échafaude une théorie pas si farfelue que cela ou disons que nous serions prêts à y croire.

J’ai aimé cette sensation de loupe sur des photos pour redessiner les contours d’une histoire, puis scruter encore et encore, pour en découvrir la chair.

Les codes du thriller sont respectés, même si je ne suis pas une spécialiste du genre, car je suis plus attachée à une écriture et une histoire qu’à un classement en catégorie.

Mais si l’on me propose une intrigue, j’aime être embarquée, et pas besoin d’hémoglobine toutes les dix lignes ou autres violences qui pullulent bien assez dans les fictions littéraires, télévisuelles et cinématographiques où souvent j’ai l’impression que la surenchère de violence est là pour me dire que je suis un lecteur à gruger.

Cette chasse à la femme tient ses lecteurs en haleine jusqu’au bout avec un subtil mélange d’élégance et de muscle.

Choisir un tel sujet veut dire prendre un risque celui de ne pas pouvoir aller au bout de sa théorie sans se casser la figure.

Il n’en est rien, l’auteur, tel un funambule sait jouer du balancier.

©Chantal Lafon

Le chaos ne produit pas de chefs-d’œuvre Julia Kerninon

Editions PUF 

Les écrivains, le travail et la légende.

Julia Kerninon a publié :

  • 2013 Buvard au Rouergue Prix Françoise Sagan 2014 – Prix René Fallet 2015
  • 2016 Le dernier amour d’Attila Kiss au Rouergue Prix de la page 112 – Prix de la Closerie des Lilas 2016
  • 2017 Une activité respectable au Rouergue
  • 2018 Ma dévotion au Rouergue Prix Fénéon 2018
  • 2020 Liv Maria éditions L’Iconoclaste Prix Summer du festival de Bron

En 2016 elle devient Docteur en littérature américaine et aujourd’hui elle nous livre sa thèse remaniée pour la rendre intelligible à tous.

Tout en écrivant et construisant sa propre identité d’écrivain elle a étudié les articles de The Paris Review et constate que la construction de l’image de l’écrivain se fait en duo : le journaliste et l’auteur.

Ensuite elle élabore un travail autour de trois figures emblématiques de la littérature américaine : Faulkner, Hemingway et Steinbeck.

Ils ont en commun une panoplie du parfait écrivain : l’alcool, la virilité et le goût de la lecture, avec une prédominance pour l’œuvre de Dostoïevski qui leur fait forte impression.

L’interview ne serait rien d’autre qu’une fiction de plus dans leur œuvre.

La sainte trinité de la littérature américaine, ils ont eu le Nobel et bien que différents, ils construisent leur image par rapport à celle qu’ils se font d’eux-mêmes.

Faulkner peaufine sa stratégie de fermier campagnard, car il se veut artisan et non intellectuel. Mais sa réalité est autre et l’image entièrement fabriquée.

« Tout lire – la littérature de merde, les classiques, le bon et le mauvais, et regarder comment ils font ça. »

Hemingway opte pour la stratégie de la virilité, du macho, le travail d’écriture lui semble féminin, il contrebalance en permanence avec des actions de mec : guerre (même s’il ne s’est pas battu), pêche au gros etc.

Hemingway n’a pas la reconnaissance facile, c’est un euphémisme, pour celle à qui il doit beaucoup, Gertrude Stein.

Steinbeck avait longtemps tergiversé concernant cet entretien avec The Paris Review peu convaincu par l’oralité de cet exercice. Il avait accepté d’y répondre par écrit mais il meurt avant de l’avoir fait. Alors la revue, en lieu et place, publie des extraits de son œuvre.

« Il incarne à sa façon une de facettes de l’écrivain américain : le gars de la campagne, moitié bohème moitié misfit, qui parle la langue pure de ceux d’en bas, parce que lui aussi s’est fait tout seul. »

Dans cette trilogie, il incarnerait le changement car il fait partie d’un cursus de creative wrinting et pas de lien avec l’Europe à ses débuts ni avec le milieu de la littérature américaine. Débuts qui furent long.

Ici, il y a une belle réflexion sur l’écriture quand personne ne vous attend et ensuite quand on écrit après un succès, à méditer.

« J’avais vraiment l’intention d’aller à la bibliothèque, écrit-il à cette époque, mais la fatigue était trop grande. Suis presque convaincu, que personne ne peut accomplir huit heures d’un travail difficile et écrire en même temps. »

Si vous pensiez avant de lire cet essai, qu’un écrivain était quelqu’un de seul face à sa page, sachant se passer de tout ou presque pour écrire, l’image en sera ternie.

J’ai aimé voyager dans cette réalité, l’envers du décor.

Et l’ensemble est en totale cohérence avec son auteur, ce travail d’écriture qui l’a toujours habitée et ceci n’est pas une légende…

En conclusion, je m’interroge sur d’éventuelles relectures de leurs écrits, cette étude restera forcément en mémoire.

Dans notre littérature contemporaine, quels sont les exemples de portraits qui sont une œuvre de fiction dans l’œuvre ?

Très intéressant de revisiter la littérature avec une attention accrue.

©Chantal Lafon

Le chant du monde Jean Giono

Aquarelles Jacques Ferrandez

Editions BD Gallimard

Ce chant du monde mis en images est juste sublime.

Il y a le respect du livre et de sa chronologie.

Matelot vieux bûcheron a besoin d’aide son besson n’est pas revenu, il était parti couper des arbres dont il devait acheminer les troncs avec un radeau. S’est-il noyé ? L’angoisse ronge ces deux vieux qui n’ont plus que lui. Mais avec le grand âge, on a besoin d’aide, pour cela le Matelot fait appel à Antonio, pêcheur, homme de la nature, libre comme elle.

Antonio organise les recherches, pour cela il décide que Matelot et lui remonteront le fleuve chacun d’un côté, ainsi ils ne pourront pas passer à côté d’un corps ou d’un radeau en dérivation.

Mais leur quête les mène tout droit dans une chasse à l’homme.

Maudru gros propriétaire d’une manaderie, a mis tous ses bouviers aux trousses d’un couple.

L’homme à abattre est le besson, la fille c’est ma sienne Gina, il l’avait promise à son neveu. Les amoureux s’enfuient.

Voilà pour l’histoire.

L’album s’ouvre sur une double page d’une nature sublime, omniprésente et des hommes portent des vestes marquées d’un M, comme des bêtes marquées. Un jeune couple essaie de leur échapper.

Lui à la crinière flamboyante et elle belle brune piquante au caractère bien trempé.

Ils ont l’attitude du gibier traqué.

Le lecteur est imprégné par l’osmose qui se dégage des aquarelles et la force du texte de Giono.

Il y a la chasse à l’homme et sa barbarie, la fraternité entre Matelot et Antonio, cette entraide spontanée.

Les vieux ont le visage buriné par l’angoisse, la mère le buste affaissé, les mains tordues par l’inquiétude et ce regard sur Antonio, le sauveur.

Tous ses sentiments passent subtilement dans le dessin et les couleurs choisies.

Les méchants, visages fermés, patibulaires de ceux qui ont l’habitude de courber l’échine depuis longtemps.

Maudru est un gueulard entouré de serviles qui doivent suivre une seule consigne : « Regarder et surtout voir. Et voir clair. »

Antonio est lumineux, c’est un hymne à la nature, car il la connait et la vénère.

La nature est sauvage mais bienveillante avec ceux qui la respecte.

Les hommes sont violents, il y a de la démesure dans cette folie.

Tout est mis en œuvre, ce n’est pas une simple mise en scène du roman de Giono. La quintessence de l’œuvre épique et poétique est là, à nous éblouir.

J’aime que l’art de la BD s’empare de nos classiques car cela permettra à la jeune génération de s’emparer de ces romans.

Comme une envie de relire Giono…

©Chantal Lafon

La Pâqueline ou les mémoires d’une mère monstrueuse

Isabelle Duquesnoy

Editions La Martinière

En refermant ce livre, j’ai un immense regret, celui d’être née deux siècles trop tard pour être la meilleure amie de la Pâqueline. Ceux qui me connaissent bien sont déjà secoués par un rire en cascade, les autres vont s’interroger.

Fin 1798 à trente-six ans, déjà veuve depuis dix ans, Pâqueline Sénéchal épouse Renard a tout perdu. En revenant du procès de son fils unique Victor, condamné pour avoir abusé du cadavre d’une prostituée, elle voit sa vie consumée dans les cendres de sa maison sous le regard de nombreux badauds. Seul épargné son paon de compagnie.

Abandonnée de tous et après une nuit dehors elle décide d’aller s’installer dans la demeure de son fils. Sans scrupule aucun, puisque sa crapule de rejeton lui a mis sur le dos toutes ses dérives, s’il est ainsi et s’il a commis un crime c’est à cause d’elle, sa mère.

La vengeance surgie des cendres chaudes de sa maison ne va pas refroidir longtemps, elle va lui révéler les secrets de sa généalogie, et pour cela inutile de trouver du papier, elle utilisera ce qui est à sa portée les murs de son logement, qu’elle ne pensait pas si luxueux, il suffit de décrocher tentures et autres décorations pour avoir un support digne des révélations qu’elle a à faire.

« Je vais déshabiller les murs de cet appartement pour les couvrir de mes écrits. Des secrets qui m’ont gangrené la vie, et que j’ai si longtemps gardés. »

Petite fille elle a été élevée dans un bordel où sa mère officiait jusqu’au jour où elle fut habilement négociée à un apothicaire vivant à la campagne.

Pour la petite ce fut une révélation, cette vie où l’on mangeait à sa faim, où la liberté d’aller et venir était de mise. Curieuse de tout, elle aurait aimé étudier.

« J’aimais la géographie, le latin et la poésie ; on m’enseigna la couture, l’hygiène et comment traverser un salon sans trébucher sur les coins du tapis. »

Autant vous dire que la vie n’a pas tenu ses promesses, et que ses rêves furent vite enfouis. Alors elle a fait comme elle a pu.

De cette enfance elle a cultivé soigneusement le don de savoir saisir les opportunités, cela lui servira puisque n’ayant pas de revenus, elle négociera les objets de son fils et reprendra son commerce d’embaumeur, mais à sa façon et sans chichi, c’est immonde et hilarant aussi. Elle comprit vite que : « Les faiblesses des uns peuvent se révéler utiles aux autres, pour sauver leur peau. »

Elle n’œuvrait pas seulement pour elle mais aussi pour payer la pension de la prison pour que son fils ne soit pas au trou.

« L’ amour de son fils lui collait des convulsions du front jusqu’aux orteils. »

Ne déclare-t-elle pas : « Ah, moi, je n’ai plus la chance d’être soutenue par mon époux. Je n’ai que ce fils qui s’est conduit comme une bête. Mais que fait-on d’une bête ? On la caresse ou on l’a tue ! Je n’ai guère le goût des caresses, encore moins le courage du meurtre. Mon émotivité me perdra… »

Je vous en ai assez dit pour vous inviter à cette lecture jouissive.

Je ressors de cette lecture, avec probablement un rendez-vous chez le psy, car je ne l’ai pas détestée cette veuve Renard.

Plutôt éprouvé, une empathie pour ce destin et admiré ses divers talents et son imagination foisonnante.

Une seule certitude, même amies, je ne goûterais pas ses pâtisseries et ne partagerais pas le thé avec elle.

C’est un roman olfactif, à plusieurs reprises je me suis réellement pincé le nez.

J’ai eu diverses douleurs inexpliquées. Des fous rires qui faisaient sauter le verrou des tensions installées.

Isabelle Duquesnoy est une magicienne et une sorcière à la fois, tantôt l’une, tantôt l’autre.

Sa plume a la gouaille nécessaire à cette rencontre. Parfaitement documenté et érudit son roman se vit. Avec une subtilité diabolique, le lecteur glisse du présent au passé sans se perdre.

Sous les scènes burlesques que nous fait entrevoir l’auteur, il y a l’envers du décor, l’envers du monde.

Le choix des pièces où Pâqueline écrit sur les murs, a le sens d’une vie saccagée.

Le lecteur y retrouve le parler de l’époque, les us et coutumes, la barbarie, les servitudes… Mais avec cette plume incomparable, débridée et savoureuse.

En conclusion, l’innocence de l’enfance est une richesse qui n’est pas donnée à tous.

A la question, jusqu’où iriez-vous par amitié ? Je vous fais un aveu, je crois fermement que j’aurais suivi Pâqueline.

Je sais, je vais perdre quelques âmes sensibles en route.

Les meilleurs resteront.

Merci à Françoise Fernandes Lecteurs.com de m’avoir permis de découvrir ce livre.

Un roman en lice pour le Prix Orange.

©Chantal Lafon

Meurtres sur Garonne Cristal noir Jeanne Faivre d’Arcier

Editions Geste Noir

Amis lecteurs vous allez découvrir Bordeaux comme vous ne connaissez probablement pas cette ville.

L’auteur vous entraîne dans un périple à hauts risques, mais où va-t-elle cherchez tout ça ?

Dès les premières pages j’ai été happée par la liberté de cette plume, que je connais pourtant et qui là me désarçonne et me séduit au plus haut point.

C’est une plume changeante, qui colle à chaque situation, chaque milieu, chaque action.

Jeanne Faivre d’Arcier dans cet opus a lâché les chevaux.

Valentine a vécu avec Gabriel et ils ont eu une petite Julia.

Ils se sont séparés, Gabriel préfère les hommes mais ils entretiennent une bonne entente pour la petite qu’il adore.

Dit comme cela une situation peu originale, oui mais !

La petite Julia fait d’horribles cauchemars, sa mère psychologue dit qu’elle a une imagination débordante. Mais tout de même ce ne sont pas de mauvais rêves traditionnels :

« Il est vieux, il est moche, il est méchant ; il est très grand, il a des lèvres grises et des grosses mains poilues. Motus, il me répète. Faut pas que tu parles, faut pas que tu parles de moi, jamais. Il n’est pas venu beaucoup dans l’impasse, l’homme noir, deux trois fois, mais ça suffit. Et une fois près de l’école, mais ça suffit. »

Gabriel, qui est chasseur de têtes dans le monde du luxe, est habitué à voyager, la planète est son univers. Il a aussi beaucoup d’addiction notamment au Chemsex, mais il s’en sort, il ne veut plus être à la ramasse.

Il s’installe pour quelques jours chez son ex mais va draguer à la tombée de la nuit. Il rencontre Camille, paysagiste installé dans une chartreuse qu’il retape lui-même à Langoiran, rive droite de Bordeaux. Pour les deux ce n’est pas une histoire banale.

Mais Gabriel disparaît et ne donne plus signe de vie.

Laurence l’amie de Valentine alerte son ami Thomas Belloc, car elle prend très au sérieux cette disparition conjuguée aux cauchemars de la petite depuis plusieurs semaines. Gabriel est un excellent père alors il y a urgence. Camille fou amoureux part à la recherche de Gabriel avec son fidèle Schnauzer Cristal Noir.

Sa vieille voisine et amie voyante à ses heures lui a bien dit :

« Alors il est en danger. Je l’ai lu dans mes cartes, tout à l’heure. Il a le mal sur lui. »

Thomas Belloc en duo avec Sidonie Sallenave va enquêter sur des meurtres d’homosexuels à Bordeaux mais aussi au Havre. Il en conclu à un prédateur qu’il surnomme Vespa Velutina. Son enquête lui démontre que Gabriel est en danger, peut-être mort.

 « Selon Belloc, le frelon est abstinent : il a une peur panique de lâcher prise. En raison vraisemblablement subis dans son enfance, il s’interdit les rapports sexuels. Mais ses défenses sont en train de céder, le besoin est trop violent. Il n’est pas impossible qu’il perde le contrôle la prochaine fois qu’il passera à l’acte. »

Pourquoi a-t-il disparu ? Jalousie dans son milieu professionnel où il fait de l’ombre à certains ? Ses préférences sexuelles et ses addictions ? Il ne croit pas au hasard et prend au sérieux le fait que la petite Julia soit en danger.

La course contre la montre commence. Et le lecteur vit un véritable road movie.

Tous ces personnages ont l’étoffe d’hommes et femmes en chair et en os.

Le lecteur sera suspendu à l’action, tout en appréciant la mise en scène, les dialogues qui parlent vrai, les situations qui vous font froid dans le dos.

De l’empathie, des antipathies, mais beaucoup de fraternité, d’amitié et d’amour seront le carburant de cette histoire aussi noire et forte que vous pouvez le souhaiter.

Presque 500 pages pendant lesquels vous oscillerez entre l’envie d’aller plus vite pour connaître le dénouement mais vous vous surprendrez à ralentir voire faire des pauses pour ne pas quitter l’intrigue.

Je crois que l’émotion qui vous étreindra souvent est due à la sincérité, la véracité des situations. La psychologie dont fait preuve Jeanne Faivre d’Arcier dans ce roman noir vous manipulera jusqu’à la dernière ligne.

J’aime le regard de l’auteur sur le monde, son imaginaire est foisonnant. C’est un caméléon, jamais là où on l’attend. Elle joue avec nos nerfs très brillamment.

Maîtrisé de bout en bout, aussi magistral qu’époustouflant j’ai été aussi bluffée qu’envoûtée.

Un livre que l’on referme en disant merci à l’auteur.

©Chantal Lafon

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