Le gourmet solitaire Taniguchi & Kusumi

Traduit par Patrick Honnoré et Sahé Cibot

Editions Casterman

Ne négligez pas la lecture du préambule de Patrick Honnoré qui m’a fait sourire.

« Rassemblez votre « yoyû » et goutez-moi ça, vous m’en direz des nouvelles. »

L’homme la quarantaine, célibataire, arpente le pays pour placer sa marchandise, il va à la rencontre de sa clientèle et prospecte aussi.

Au départ il cherche un entrepôt et se trouve à San’ya le quartier des ouvriers à la journée, les précaires donc, le sous-prolétariat, les parias, quartier où la police n’intervient pas, elle laisse le quartier gérer avec ses propres règles. La visite de l’entrepôt n’est pas concluante et il a faim. Il se met à la recherche d’un endroit où déjeuner. Ce faisant, il s’égare et s’aperçoit qu’il détone dans cet endroit. Il se définit ainsi :

« J’ai un petit business d’import et de revente d’articles et d’accessoires de mode, mais je n’ai pas de boutique.  Gérer un magasin c’est comme le mariage. Les responsabilités augmentent au bout du compte, les semelles de la vie s’alourdissent. N’avoir de compte à rendre à personne, s’assumer en solitaire, pour moi c’est ça être un homme. »

La question primordiale de ses journées est où manger et quoi manger ?

Pour cela il flâne avant de s’arrêter.

Dans ce quartier ouvrier il remarque que tous ces hommes portent une casquette qu’ils gardent sur la tête le temps du repas, ils plaisantent beaucoup et il y a aussi beaucoup de repas à emporter. Pas pour manger seul dans son coin, non pour partager en extérieur.

Souvent il passe des commandes gargantuesques, car c’est un voyage culinaire mais dans les réminiscences de ses souvenirs : enfance, petites amies…

Ses voyages lui apprennent les contraintes du vivre en commun et s’il il le faut il joue des poings.

Drôle son voyage en train Shinkansen et savoureux.

Les Japonais ont découvert la viande rouge au XXe siècle à travers la cuisine occidentale et coréenne. La viande de bœuf grillée fait partie de leurs mets préférés.

La phrase qu’il prononce le plus : « C’est plus copieux que je ne pensais. »

Il a deux particularités originales : il est zéro alcool et il aime les cactus.

Dans le voyage que fait le lecteur avec ce gourmet solitaire, il y a de nombreuses similitudes avec les films d’Ozu, tout est dans les détails qui rendent « visibles et sonores le temps et la pensée ». Dessins sobres et esthétiques qui vous font contempler le quotidien comme une œuvre d’art.

C’est toujours une invitation à prendre le temps.

J’aime cette simplicité apparente qui vous balade et vous apprend les us et coutumes d’un pays. C’est universel et personnel, qui n’a pas de souvenirs culinaires liés à l’enfance ou à des moments particuliers de la vie. La nourriture terrestre comme lien.

Toujours, en filigrane ici, l’image du père qui accompagne l’enfant devenu adulte, et très présente la solitude de l’homme au travail.

Le lecteur comme le protagoniste se pose vraiment, savoure, observe, engrange de petites choses qui deviendront de petits bonheurs essentiels.

Le plaisir comme dénominateur commun.

©Chantal Lafon

Comme la chienne Louise Chennevière

Editions P.O.L

La femme dans tous ses états.

Un titre et deux citations en exergue, comme une gifle.

Ce sont des blocs courts et compactes pour donner de la voix.

C’est détonant dans le paysage littéraire, le style épouse le fond, cela se ressent immédiatement et dès les premières lignes une image s’impose, je devrais dire un tableau s’imprime dans mon esprit Le Cri d’Edward Munch. Ce peintre disait avoir eu une hallucination visuelle et auditive. J’ai ce sentiment profond dès les premiers mots. Je ne sais pas où cette lecture me conduit mais je fonce, comme dans un mur pour dire ce qui est tu. Comme si les propos de l’auteur étaient miens.

C’est étrange mais apodictique.

Le lecteur ne lit pas, il entend des voix de femmes à des âges différents et dans des situations différentes, des états que toutes ne traversent pas mais pourraient, auraient pu…

« Tu ne veux pas dire je, tu ne veux pas dire nous. Tu veux te tenir simplement à la croisée des routes, comme la vieille enchanteresse, être celle des chemins, battue par la pluie, soufflée par les vents, frappée par l’orage, sans domicile fixe, à l’écoute de toutes les voix du monde. »

Il me semble ressentir un Je multiple et un Nous chimérique.

C’est un fleuve qui charrie ces voix, le lecteur chemine de flux en flux, il est bousculé voire meurtri, le « nous » explose, il est diffracté.

C’est un ensemble désordonné pour un tout ordonné. Des formules brèves qui interpellent. La plasticité des corps, les empreintes sur l’âme, toute situation modifiable, peut être interchangeable, dans l’ordre du monde, qui dans son extériorité aux bras de poulpe nous laisse voir, comme pour l’arbre séculaire son tronc, l’écorce comme une évidence mais ne livre pas son essence.

Rous ces cataclysmes générés, perpétrés qui font qu’elle reste seule dans sa nuit.

Un livre extraordinaire, un style véritable dans son acuité, qui bât en brèche toutes les études sur la femme, car il laisse une empreinte indélébile dans le marbre de notre chair, le tout avec un vocabulaire qui castagne.

Il y a des livres, pas si nombreux, où le lecteur lambda se demande comment il a pu surgir de l’esprit de l’auteur. Je laisse le soin aux spécialistes de décrypter celui-ci, mais j’ai le sentiment que tout l’intérêt de cette lecture est dans la multitude des ressentis qu’il suscitera.

Je ne suis pas psy mais attentive aux titres des neuf parties qui le composent, en les mettant dans un ordre qui m’est personnel, cela résume l’empreinte qu’il laisse en moi.

« Comme le voyageur assoiffé ouvre la bouche, comme les navires marchands, et lui te dominera.

Qu’elle se tienne donc en silence, car il en est déjà quelques-unes qui se sont égarées.

Mais une folle peut la renverser de ses propres mains.

Et son infamie ne sera effacée, morte quoique vivante, cependant elle sera sauvée. »

Je sors de cette lecture totalement groggy, l’auteur a mis des gants de boxe à ses mots.

Un grand livre, la littérature recèle des trésors, il en fait partie.

Ce n’est pas un livre militant qui entrerait dans les cases des mouvements actuels et c’est une performance. Ce livre dézingue l’image de la femme soumise à un imaginaire aussi puissant que violent, et fait réfléchir sur le comment cet imaginaire est véhiculé et reproduit souvent avec la complicité des femmes.

La force qui en émane est inouïe et ne se dément jamais jusqu’au point final.

©Chantal Lafon

La mort et la belle vie Richard Hugo

Traduit par Michel Lederer

Editions 10 / 18

Mi-septembre, le Montana trois hommes partent pour la pêche à six heures après un petit déjeuner à base de pancakes, jambon et bière.

Vous voyez tout de suite à qui vous avez affaire.

Ils s’appellent McCreedy, Hammer et Tingley.

« J’imagine qu’au dernier moment, il a dû être terrifié par le spectacle de l’immense femme aux cheveux gris et hirsutes qui gloussait cependant qu’elle abattait sa hache sur le crâne. J’imagine qu’il s’est efforcé de comprendre ce qui lui arrivait et qu’il a murmuré « pourquoi ? » juste avant le deuxième coup. »

Al Barnes dit La Tendresse va enquêter.

Il a la quarantaine est poète à ses heures et se fait affecter à Plains, Montana parce qu’il s’y sent bien et il apprécie les charmes d’Arlène.

Un des trois pêcheurs va être retrouvé assassiné de façon horrible. Al entre en action, mais le lendemain c’est au tour de Tingley le crâne fendu à la hache et pourtant les deux crimes ne semblent pas liés.

« La ville était comme morte, aussi silencieuse et frappée de stupeur que l’avait été quelques jours auparavant le petit groupe sur la rive de Rainbow Lake. Il semblait que parler, même d’une voix normale, aurait violé quelque chose de sacré. »

Pour le premier meurtre Al a un témoin Bailey professeur de littérature comparée, un universitaire qui abrite un ivrogne. Est-il crédible ?

La chasse à la femme commence et la rencontre entre Al et Mary Lou est épique et fait froid dans le dos.

Mais Al a la conviction que le second meurtre est différent. Il remonte une piste, celle du meurtre d’une jeune fille de seize ans il y a plus de vingt ans dans le monde friqué d’une jeunesse dorée qui se croyait tout permis.

Mais l’intuition doit être étayée aussi Al va arpenter le pays et le lecteur aussi.

Il sera baladé et vous aussi.  

C’est un polar d’atmosphère, les descriptions sont là pour vous faire sentir les différents lieux, milieux et situations. C’est mesuré et imagé.

Les personnages sont de vrais portraits.

Le lecteur est véritablement dans le Montana, où il va côtoyer de belles âmes et de belles saloperies.

Le monde n’est par parfait, et Al n’a pas seulement un flingue, il a aussi un humour bien particulier pour se défendre.

« Je ne voudrais surtout pas vous vexer, mademoiselle, dis-je m’adressant directement à ses seins. Vous êtes une délicieuse jeune fille, tout ce qu’il y a de plus adorable. N’importe quel homme ne pourrait vous désirer, j’en suis persuadé. Il se trouve simplement que je suis un homme marié et heureux en ménage, et profondément religieux. Je vous supplie de comprendre que ma religion est quelque chose de privé, mais que je la vis chaque jour. J’étais bien content que certaines personnes de ma connaissance ne soient pas là pour entendre ça. »

Parfaitement orchestré ce suspense est prenant mais ce sont les protagonistes qui retiennent l’attention ainsi que les lieux. Al Barnes est un très beau personnage, le lecteur regrette que ce soit son unique enquête.

Dans ce roman il n’y a pas que des femmes venimeuses il y a de beaux portraits de femmes.

Et Al leur rend un bel hommage :

« J’étais content de ne plus être jeune. Le monde est bien plus beau quand on devient assez vieux pour se rendre compte combien les femmes sont séduisantes à tout âge. »

Ce livre a beaucoup inspiré mais il n’a jamais égalé, des séries s’approchent par les lieux magnifiques et l’enquêteur solitaire, mais cette humanité et cette poésie sont propres à l’original.

Un très bon moment de lecture.

©Chantal Lafon

La dernière séance Chahdortt Djavann

Editions Fayard

La rage de vivre libre.

Un récit où présent et passé sont entrecroisés.

Une vie ne devenir dans un autre pays mais surtout une autre langue où le quotidien et ses vicissitudes se posent pour des séances psy qui font resurgir les fondements.

Le lecteur passe de l’un à l’autre sans heurt car il y a un enrichissement, une mélopée de bribes de vies enchâssés.

Comme pour Shéhérazade il s’agit de sauver sa vie.

Partir de Téhéran c’est déjà une aventure dangereuse. Arrivée à Istanbul Donya doit survivre, arrivée à Paris c’est la solitude.

« Elle avait le mal de son pays qui allait si mal, de plus en plus mal. L’Iran était le pays de ses souffrances et il lui manquait. »

Fuir la violence car elle est extrême pour les femmes en Iran, en 1991 il faut fuir le viol, la prostitution, le mariage forcé, l’autoritarisme patriarcal…

Il y a de quoi ne plus vouloir vivre mais finalement, une obligation de suivre une thérapie et reprendre le cours d’une vie à réinventer.

C’est aussi lors de ces séances la recherche de sa voix française pour trouver la voie qui lui permettra de vivre.

Le périple commence par Istanbul si la vie n’y est pas simple, il y a de vraies rencontres.

Mais 1993 c’est Paris, ses multiples petits boulots pour survivre et étudier, c’est apprendre la langue pour exister et être griffée par la solitude.

« Malgré sa carte de séjour, pendant les premières années, elle vivait dans la clandestinité à Paris. Elle travaillait au noir. Elle apprenait la langue dans sa chambre de bonne, seule, le soir. Elle ne touchait aucune aide, car elle n’en avait pas fait la demande. Outre son orgueil d’aristocrate qui lui défendait d’aller faire la queue avec des pauvres pour obtenir des allocations, elle craignait d’être dénoncée. »

La colère lui permet de fuit, la rage lui permet de survivre, les deux l’amèneront à vivre.

L’auteur de cache pas le côté sombre de cet exil et de la condition féminine.

Elle explore les gouffres dans lesquelles elle pourrait sombrer corps et âme.

L’angoisse qui taraude le corps et l’esprit et ses conséquences.

C’est un portrait complexe et complet.

Une héroïne boxant la face du monde, un uppercut que le lecteur reçoit.

Finalement ce sont les séances psy qui sont les respirations, car l’auteur y fait preuve d’une insolence salutaire et nous surprend à éclater de rire.

« A quoi ça sert la psychanalyse ? En guise de réponse le psy soutient son regard effronté. »

Un portrait de femme très fort, hors du commun, sans fard juste accompagné par une très belle écriture.

Un enseignement pour tous ceux qui ignorent ou veulent ignorer ce qui se passe ailleurs et qui entraîne un exil où la violence revêt un autre visage, celui chez nous de l’indifférence, la peur de l’autre.

Je suis admirative et bouleversée par ses destins où sans la rage il n’y a plus de vie possible.

      « A l’aube elle nota :

Ce matin

Je me suis réveillée

Née

Sans obsession, sans image, sans idée poussiéreuse.

Une herbe, une goutte de rosée.

Une seconde ou mille ans

Qui durent une éternité.

Légère, vide ou pleine de bonheur

Sans soucis, sans demains, sans hier.

Juste une herbe, une rosée, une pensée. »

©Chantal Lafon

Les après-midi d’hiver Anna Zerbib

Editions Gallimard

« Je voulais un secret pour avoir une peau. »

Le lecteur sera happé par la musicalité de cette prose.

Un état de vertige, la narratrice écrit des carnets, de retour en France après un séjour au Canada. Séjour pendant lequel sa maman est morte et où elle a aimé en secret Noah, une obsession.

« Ici, je ne peux pas croire que la seule vision de son vélo me suffisait les jours où je ne pouvais avoir accès à lui. »

Le lecteur doit accepter de se laisser bercer par ce mouvement imprimé par l’auteur à son récit. C’est particulier, mais en même temps une latence familière à ceux qui l’ont vécu.

« Ce n’est pas un texte sur moi, sur nous. C’est à propos de la vie secrète. Je voudrais écrire ce mouvement ; faire, en somme, l’histoire d’un passage secret. »

Samuel, son compagnon l’a rejoint au Canada, il est bien présent. Elle fait le deuil de sa mère. Cette jeune femme devrait être comblée d’avancer dans sa vie c’est elle qui a souhaité ce séjour au Canada.

Ecrire comme un repli pour exister.

Ecrire pour dire une histoire qui dans ses carnets a plus de place que dans la vraie vie.

Ecrire pour lutter contre la disparition des autres, mais aussi de soi-même, quand ceux qui nous entourent disparaissent c’est un peu de nous qui s’en va…

Elle évolue dans de la ouate et sans laisser de trace.

Car dans cette atmosphère l’auteur nous parle aussi de l’éveil, de la conscience d’être au-delà de l’image que l’on renvoie, c’est apprivoiser cet être aussi familier qu’inconnu qui est nous-même.

C’est ce voyage qui vous est proposé dans ce premier roman, qui parfois présente des maladresses ou des redites.

Mais j’ai aimé cette voix pour marcher sur sa voie.

Habituellement on parle du fil invisible qui relie deux personnes destinées à être ensemble, là l’originalité d’Anna Zerbib est de faire naître le fil invisible qui nous sous-tend, nous tient à être nous.

A suivre Anna Zerbib dans ce qu’elle nous proposera après.

©Chantal Lafon

Abécédaire intime — Désordre Jean-Claude Carrière

Editions André Versaille

Un grand merci à Masse Critique Babelio et aux éditions André Versaille pour ce précieux livre.

A l’évocation de ce nom Jean-Claude Carrière, je vois immédiatement ce visage qui sourit avec les yeux, un vrai sourire pas celui d’un compassé, celui du curieux.

Car la curiosité l’a guidé toute sa vie. Cet abécédaire est un jeu pour lui et cela se ressent :

« J’aime mieux vivre ma vie que la raconter. Sans parler des tâtonnements de notre mémoire, qui nous accompagnent de notre mémoire, qui nous accompagnent fidèlement, comme le mensonge. »

Ce regard sur le monde lui a permis une vie professionnelle protéiforme sa biographie est des plus riches. Ils ne sont pas si nombreux à avoir cet éclectisme et à savoir transmettre.

C’est un conteur, qu’il vous parle de l’univers sur un plateau aux côtés d’Hubert Reeves ou culture avec Umberto Eco, le spectateur est tout ouïe.

Cet abécédaire je l’ai lu comme un roman, et je sais que sa richesse le fera y revenir en picorant sur les sujets qui m’importent, c’est une démonstration formidable que culture, érudition n’est pas seulement livresque, tous les supports sont de bons supports pour transmettre et partager, mais ici l’essentiel est dans l’art de la rencontre au sens large qui fait le miel de Jean-Claude Carrière. Cette attention à l’autre, cette bienveillance n’est qu’ouverture d’esprit et enrichissement, chaque lettre de cet abécédaire nous le crie.

J’y retrouve l’homme sans masque.

Celui qui se souvient de ses origines, cette maison où il est né et qu’il a conservé, un ancrage bienfaiteur.

« Toute ma vie, tandis que pour mon travail je courrais sans arrêt le monde, l’un de mes pieds restait enfoncé dans le sol de ce village-là. »

Les portraits de ceux qui ont jalonné sa vie sont à la fois forts et drôles de ces anecdotes qui font sourire avec tendresse.

Fascinée par ses réflexions sur Balzac, Hugo, Kundera etc. En quelques mots le lecteur voit cet étonnement permanent qui est le sien, ce qui le nourrit.

Une ligne et le lecteur a envie de relire « L’insoutenable légèreté de l’être ».

Comme lui je suis sûre que les livres bavardent entre eux, la nuit. Ah si le matin venu ils pouvaient me dire… C’est pourquoi j’aime relire, mais combien de livres contemporains supporteront une relecture ?

« Une bibliothèque est comme une cave. C’est avant tout un endroit de plaisir. Il est possible, de temps en temps, de s’y réfugier jalousement, presque en cachette, de choisir un volume au passage, comme on saisit une ancienne bouteille, et de se dire : « Tiens, voyons ce que devient cet auteur-là. » Il en est des écrivains comme des vins ; certains vieillissent mieux que d’autres, certains s’éventent, ou s’aigrissent en quelques années, d’autres se révèlent sur le tard et se fortifient. »

Un livre dans lequel j’ai fait de belles découvertes sur cet homme et en même temps un sentiment de familiarité si je puis utiliser ce terme pour cet homme magnifique.

Rares sont les vrais passeurs de culture, ils ne sont surtout pas pontifiant et leur ego n’est pas boursoufflé.

Tout un art que possédait Jean-Claude Carrière.

Il savait mettre en pratique ceci :

« Un des secrets de l’enseignement est de ne dire à ceux à qui l’on s’adresse que ce qu’ils sont capables, et qu’ils ont envie, de recevoir. »

C’est transmettre un savoir avec en plus l’envie pour celui qui reçoit d’aller plus loin avec ses propres moyens.

Un livre qui se savoure comme un plat partagé dans une même communion d’esprit.

Merci Monsieur d’être cet homme-là.

©Chantal Lafon

Le Fauve du meilleur crime François Darnaudet

Editions SO NOIR

Le salon de la BD d’Angoulême et son bal de testostérones !

Vous avez raté l’édition 2020, lisez ce polar vous saurez tout sur les coulisses de ce festival. François Darnaudet va vous entraîner dans le dédale du vieil Angoulême, vous présenter les arcanes de ce monde, presque une faune.

Le détective Igor Leroux, parisien engagé par l’agent littéraire de Nadel, Gildas Girodet, afin d’assurer la protection de la demoiselle, car elle a reçu des menaces de mort. Mort il y aura mais…

Le détective sera au cœur de sa propre enquête, il n’en demandait pas tant. Il en prendra plein la gueule au propre comme au figuré.

« Quand un dessinateur était connu, il y avait très souvent une bonne trentaine de lecteurs en attente du précieux dessin personnalisé. Quand l’artiste était quasiment inconnu, il n’y avait personne ou un unique acheteur… Je repérai quelques vieux à sac à dos qui épiaient les jeunes dessineux afin de savoir s’ils devaient ou non spéculer avant les autres sur une future carrière foudroyante. Ce ballet des dédicaces me fit songer à des clients hésitants tournant autour des prostituées à Amsterdam. »

C’est un polar d’atmosphère comme je les aime.

La narration est à rebours et c’est très sympa car l’auteur sait manier le trait et les époques.

« Un bellâtre caricatural, à mi-chemin entre Aldo Maccione et julio Iglesias, se détacha du groupe des nantis en fronçant les sourcils. La fille lui donna la carte et chuchota quelque chose d’où surnagea le nom de « Tristan ». Le type l’écoutait en me regardant d’un air mauvais. Je m’attendais presque à ce qu’il me vole dans les plumes pour un combat au corps à corps quand il afficha soudainement un sourire Ultra Brite et me tendit une grande main parfaitement manucurée. »

Vous entrez dans un polar labyrinthique dans le monde de la BD et sa capitale qui vous réserve de belles surprises.

L’écriture vous offre une belle mise en scène et des dialogues savoureux. Les personnages ont des gueules, impossible de les confondre, quand on a la chance d’en connaître réellement certains c’est encore plus savoureux.

De l’action il y en a et c’est aussi nerveux que les bécanes enfourchées par nos personnages.

Il faudra chercher la douceur de vivre d’une ville à la campagne comme l’affiche les guides touristiques sur Angoulême, mais vous humerez le délicieux parfum des madeleines de chez Lolmède, ainsi paré vous arpenterez la ville et découvrirez ses 25 murs illustrés, ce Musée à ciel ouvert.

Le FIBD n’aura plus de secrets pour vous.

Malgré la mise en garde de l’auteur j’ai eu envie d’imaginer que cela pouvait se passer ainsi. Quand la fiction vous donne des frissons mais pas seulement.

Je suis persuadée que les lecteurs qui ne connaissent pas iront sur place.

Beaucoup de talent, une écriture à la hauteur du scénario, un polar qui renoue avec la veine des bons polars, ceux qui ne sont pas une « resucée » des séries TV.

Igor va revenir et nous l’attendons.

©Chantal Lafon

Entre les jambes Huriya

Editions Le Nouvel Attila

De un à une !

Ce livre va vous brûler, le langage y est cru et accompagne une analyse aussi implacable que la soif de dire est inextinguible.

Quel que soit le nom, l’étiquette : bisexuel, intersexué, hermaphrodite…la seule vérité est celle du ressenti.

Huriya veut dire liberté en arabe, c’est ce nom qu’elle a choisi pour dire la condition féminine au-delà de son cas.

Née à Marrakech, sans père, vite abandonnée par la mère, déposée comme un colis chez les grands-parents, premier rejet.

Grand-mère musulmane, grand-père françaoui, une guerre permanente entre les deux, c’est un mode de vie. Renommé Moulay Saïd, identifié comme garçon et c’est sans discussion possible.

L’enfant grandit, tiraillé entre deux mondes : celui du Coran et celui de la littérature. Entre les sourates et les strophes des Fleurs du Mal…

« Mes cheveux ne sont pas crépus. J’ai de beaux cheveux blonds qui m’arrivent aux épaules. Les traits de mon visage poussiéreux sont fins. Mon visage est couleur coucher de soleil. Mes yeux sont azurés comme le ciel d’ici. J’ai hérité des yeux bleus de mon grand-père, le Français. Je ne ressemble pas à un enfant d’ici. Je ne suis pas comme les autres. Ma différence sera mon destin. »

La grand-mère a plusieurs vies, plusieurs visages, c’est violent et souvent tragi-comique.

Mais ce qui ne cesse de m’étonner c’est le fait que les femmes continuent à transmettre ce qu’elles ont subi, c’est-à-dire à conditionner des petites filles à se soumettre. Un monde ou les pourquoi et comment trouve une unique réponse : c’est comme ça.

« J’ai fini par avoir deux têtes. Une pour grand-mère : une tête musulmane. Et une tête pour grand-père : une tête athée. »

L’enfant se plie pour ne pas rompre, car elle a été rejetée par sa génitrice. A-t-elle le choix ? Elle observe, scrute, fait son éducation des contradictions du monde des adultes, des mensonges comme mode de survie.

La condition des filles n’a pas changé au fil des siècles, c’est immuable, un conditionnement qui perdure.

« Une bonne Musulmane qui se respecte. Elle marche vite et à petit pas. On leur a toujours dit de ne pas traîner dehors. Elles ont été élevées dans un mélange toxique de religion et de traditions. Et nos vies ressemblent à nos traditions, nous sommes emmurés. Avant même d’apprendre à marcher, leur mère a répété : « Ne lève pas les yeux sur les hommes. Oriente ton regard vers le bas. Montre que tu as de la pudeur. Aie honte. » Aie honte, voilà ! Alors, les filles marchent et elles ont honte. Elles grandiront comme ça. Et la honte ne les quittera plus. »

Toute la première partie du livre m’a donné une impression d’oppression, et une image s’est imposé celle d’un enfant donnant des coups de couteau à sa mère déjà morte mais qui continue à frapper comme pour s’effacer.

J’ai relevé une multitude de phrases fortes, de celles qui restent.

Et je ne pouvais pas ne pas me poser la question : que serait devenu l’enfant sans la transmission des mots, des livres, délivrée par le grand-père ?

La culture comme rédemption des péchés du monde, cela me convient et me convainc.

Le portrait du grand-père est extraordinaire, et il est ce souffle de liberté qui va porter loin. Cette littérature qui l’habite et le tient debout. Se nourrir ainsi et écrire c’est se livrer sans ménager ses lecteurs.

Tous ces mensonges, ce monde d’hypocrisie est d’une grande violence. La grand-mère ne manque pas d’imagination pour tordre le cou à la vérité.

Certaines scènes sont hilarantes malgré tout, notamment le moment où Moulay Saïd doit échapper à la circoncision, sachant que c’est le coiffeur qui officie à l’aide d’une paire de ciseaux et bien évidemment sans anesthésie.

L’écriture est forte, mais il faut beaucoup de force pour naître à travers cet héritage.

L’écriture est belle aussi, dans sa crudité mais aussi dans sa poésie.

En conclusion, vous lecteurs ne pourraient oublier ce destin commun des femmes :

« Une femme instruite, c’est une femme dangereuse. Si elles en savent plus qu’un homme, ça peut lui couter très cher. »

Et le destin particulier d’Huriya :

« Je suis une fleur qui a poussé sur le mâle. »

©Chantal Lafon

La loi des hommes Wendall Utroi

Editions Slatkine & Cie

Je vais commencer par un point négatif, la présentation du roman a perturbé ma lecture et je m’en explique.

Jacques, 58 ans, est cantonnier à Houtkerque, il vit avec Mireille, sa femme depuis 35 ans. Ils ont eu Aude, jeune femme divorcée, infirmière.

Le maire demande à Jacques de déloger les locataires de plusieurs tombes qui ont passées le siècle, car le cimetière n’est pas extensible et il faut prévoir de la place pour d’éventuels nouveaux locataires. Il rechigne un peu car ce n’est pas la partie de son job qui lui plait le plus. Mais il faut bien le faire.

Parmi ces concessions il y a celle de J. Wallace Hardwell, un Anglais sur lesquels les rumeurs les plus folles ont couru.

En effectuant son travail, Jacques trouve avec les restes de Wallace, une mallette en fer, et lui qui jamais ne regarde ce genre de choses, ne peux résister à la tentation. Sous des journaux en piteux état il trouve de nombreux feuillets. Mais il ne lit pas l’anglais, aussi il va demander à sa fille si elle peut traduire tout cela pour lui.

Dès les premières feuilles Laure est passionnée par cette découverte.

Alors la lectrice exigeante que je suis, aurait aimé que le texte de ces feuillets soient écrits sur la page de gauche en anglais et sur celle de droite la traduction, le tout en italique ou dans une typographie différente. Cela aurait encore plus mis en valeur ce récit.

Sinon l’histoire a tout pour me plaire.

Cet homme proche de la retraite qui a une vie qui ronronne gentiment, se prend de passion pour ce qui est narré, c’est une découverte qui l’entraîne dans les bas-fonds de Londres à la fin du dix-neuvième siècle.

En fait Wallace Harwell était inspecteur à Scotland Yard, il est approché par une éminence grise qui l’enjoint de mener une enquête afin de pallier le scandale qui pourrait compromettre des personnes éminentes et surtout un membre de la famille royale. Les coupables lui sont même désignés, il n’a plus qu’à les cueillir, les interroger, par n’importe quels moyens afin de leur faire dire ce qu’ls savent et enrayer les fuites possibles dans la presse.

C’est ainsi qu’il fait connaissance avec un trio infernal : la doyenne 75 ans Myrtle River, Rebecca Brianey 57 ans et son fils « adoptif » Timothy 44 ans qui est aussi son homme de mains.

Là vous allez plonger dans une histoire des plus sordides, qui vous fait voir la misère dans ce qu’elle a de pire, et comment la loi des hommes exploite celle-ci au-delà de toute décence.

Wallace va de découverte en découverte.

« Malgré l’heure tardive, cela grouillait de toute part. On disait que Londres ne s’endormait jamais, et c’était particulièrement vrai ici. Puis, les lampadaires se firent plus rares, les pavés descellés, les ruisseaux plus larges, les indigents sans toit plus nombreux. Là où d’autres voyaient une décadence, ce que j’avais souvent cru, je voyais désormais les ravages de la pauvreté. »

Son enquête avance mais il est contrecarré par un des inspecteurs de la brigade et cette opposition renforcera sa façon d’enquêter en prenant beaucoup de risques, car il a une idée de ses fonctions où l’honneur est un point fort. Il va jouer avec intelligence et courage, mais sera-t-il récompensé ? Dans ces cas-là, c’est plutôt la solitude qui devient une compagne de vie.

L’auteur a su mettre en scène l’opposition entre Wallace et Howard de façon très imagée et savoureuse.

Ce polar historique est en phase avec l’actualité de ces derniers mois, sur le consentement des femmes, des enfants, la législation et vous découvrirez que la loi s’était finalement relâchée en faveurs des prédateurs.

Cela montre combien les hommes ont du mal à résoudre les problèmes et qu’il existe une sorte de spirale infernale.

Wendall Utroy, manie avec brio tous les tenants et aboutissants de cette histoire basée sur faits réels.

Les interrogatoires de Wallace avec le trio, leurs échanges sonnent juste.

Le lecteur est véritablement en immersion dans l’époque et ces bas-fonds, cette misère qui grouille, et le thème très fort de la protection des enfants est conjugué brillamment avec celui du parcours d’un homme d’honneur.

Une belle façon de célébrer le 150 -ème anniversaire de Jean de La Fontaine qui avez raison d’écrire :

« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

Mon deuxième roman de cet auteur que je vais suivre et qui me fait renouer avec un genre littéraire que j’avais un peu mis de côté.

©Chantal Lafon

Scènes de ma vie Franz Michael Felder

Traduit par Olivier Le Lay

Editions Verdier

La quête de Franz

Avant de lire cette merveille de la littérature autrichienne, lisez la postface et la préfaces où Peter Handke et Jean-Yves Masson vous livrent quelques secrets du livre que vous avez entre les mains.

Dès les premières lignes, j’ai eu l’impression de livre quelque chose d’unique.

Franz Michael Felder est né en 1839, en Autriche, et est mort prématurément en 1869, n’arrivant même pas à ses trente ans. Mort d’épuisement.

Pas difficile à comprendre au fil de ses scènes de vie, qu’il nous livre avec fougue.

J’ai eu la sensation que Franz était près de moi, je le voyais, l’entendais, vivait comme lui dans cette fin du XIXe siècle.

J’avais en tête la voix de Jacques Brel chantant Rêver (La Quête)

« Rêver un impossible rêve

Porter le chagrin des départs

Brûler d’un possible fièvre

Partir où personne ne part

Telle est ma quête. »

Né dans la famille Felder, paysans durs à la tâche.

Deux ans plus tôt, son frère aîné Joseph, est mort à la naissance.

Il en sera de même pour son cadet.

Très tôt on décèlera une tache blanche dans son œil droit. Problème qui sera aggravé par un charlatan qui interviendra et détruira son œil gauche.

Dans leur maison, la solidarité joue, sa tante souffrante sera là pour veiller sur lui, pendant que les parents travaillent très dur.

C’est la tante qui avait entendu parler de ce soi-disant docteur miracle, elle est revenue aussi malade qu’avant et Franz plus amoché, elle en gardera une grande culpabilité.

Si la vie est rude, ses parents se distinguent des autres par une éducation bienveillante.

« Aujourd’hui encore, tous ceux dont la chemise s’orne de l’initiale F — tous les Felder, donc — passent en quelque sorte pour de drôles d’oiseaux, des originaux par naissance. »

Les garçons sont censés aller travailler dès leurs onze ans.

« Mais ils ne calculaient pas du tout, ou alors au seul profit de leur enfant unique. Ils firent de moi un fils à sa maman bien joufflu, et m’entourèrent simplement, peut-être, d’un peu trop de soins. »

La vie à la ferme consiste en travaux des champs, l’élevage des vaches qui sont amenaient en alpage, le lait est transformé en beurre et fromages. Seuls revenus commerciaux.

Franz est en enfant curieux de la vie et des autres. Il est et restera différent par sa façon de voir plus loin.

Les vieux du village ne lui paraissent pas séniles mais sources de mémoire. Il est attentif.

« Sitôt qu’il commençait à raconter, je ne voyais plus ni les fenêtres calfeutrées de papier, ni les vieux murs tout couverts d’étranges images pieuses ; l’horizon s’ouvrait, vaste et dégagé. »

1848 Franz a neuf ans et il attend l’almanach avec une réelle impatience, car il est avide de lecture, mais livres et journaux sont réservés au curé et au maire. Les paysans n’ont pas besoin d’en savoir trop.

Mais cette joie de la lecture à la chandelle où il peut échanger avec ses parents et leur montrer sa passion pour le savoir.

« Je passais à la maison les plus belles heures qui soient. Je parlais beaucoup de mes lectures avec mon père et Marraine. »

Mais en février son père meurt brutalement.

Chagrin d’enfant mais attitude d’une grande dignité, inspirée de celle de son père exemplaire, que tous estimaient pour ses qualités et la justesse de son attitude en famille comme dans la vie du village.

Il continue à aller à l’école et à soulager sa mère de certains travaux.

C’est là que sa détermination à ne pas trahir cette vie de paysan, s’est ancrée.

Mais sa soif de connaissances est toujours là, à quatorze ans il termine sa scolarité, Certificat et Prix d’excellence en poche.

Cette soif inextinguible fait jaser, on le culpabilise en lui disant que ses aspirations seraient offensantes vis-à-vis de sa mère qui s’est sacrifiée pour tenir la ferme et lui transmettre.

Il économise en travaillant encore plus pour pouvoir s’abonner à un journal. C’est un évènement majeur, il est le seul à être abonné au village.

De l’enfant à l’homme, ces scènes de vie nous montrent combien il s’est consumé, entre sa loyauté pour le monde s’où il est issu et le monde de la culture qui l’aspire.

Il rogne sur son temps de sommeil.

C’est troublant voire envoûtant, ces scènes dans leur précision, dans chaque détail, chaque paysage, il y a une âme, un souffle, de la beauté.

L’écriture est magnifique et la traduction aussi, l’imparfait du subjonctif y souffle avec force.

Franz oscille constamment entre son devoir et ses aspirations, ayant sans cesse cette crainte de n’être qu’un propre-à-rien.

Mais il a une conscience aigüe de son époque, c’est un homme éclairé.

« Comment les choses pourraient-elles s’améliorer, si chacun courbait l’échine devant les traditions.

C’était un défaut, d’avoir des connaissances et d’user de son libre-arbitre. »

Il rencontrera son âme sœur, et c’est pour elle qu’il rédigea ce livre, un an seulement avant sa mort.

Pour sa Nanni, celle qui « ennoblissait tout ce qu’elle approchait ».

Une vie très courte mais d’une richesse exceptionnelle.

Quelle chance d’avoir eu accès à ce chef d’œuvre.

Une lecture aussi intense par le contenu que par l’écriture.

Un livre vraiment rare, et d’une grande actualité, il y a de l’intemporel et une application au monde paysan quel que soit le pays.

A lire et à conserver précieusement, car il restera en nous un peu de Franz.

©Chantal Lafon

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